Sur le cargo-mixte Hudson

Carlo Battista et les autres, du Havre à New York en 1907.

https://books.openedition.org/pur/89680

la Compagnie générale transatlantique fut la seule à exploiter cette ligne Le Havre-New York, du début des années 1864 au retrait du France en 1974. Elle doit son origine aux frères Émile et Isaac Pereire. Ce dernier parvint à négocier une convention postale pour l’exploitation de plusieurs lignes transatlantiques, à destination de New York et de l’Amérique centrale.

Les années 1880 furent celles d’une première modernisation, avec, pour répondre aux demandes de l’État en matière de transport du courrier, la construction de plusieurs navires. Après La Normandie, faisant figure de prototype en 1883, vinrent en 1886 La Champagne, La Bretagne, La Bourgogne et La Gascogne qui modernisèrent fortement le service. En 1891, ils furent rejoints par un navire encore plus moderne, La Touraine. http://www.theses.fr/2016NANT2024

Mais en plus d’acheminer le courrier, la Compagnie Générale Transatlantique transportent en majorité des migrants. Au XIXème et au début du XXème siècle, des dizaines de millions d’Européens rêvent en effet d’Amérique pour trouver fortune ou, plus simplement, prendre un nouveau départ. Pour cette clientèle, plutôt pauvre, les conditions de voyage sont déplorables selon l’historien Antoine Resche. Après avoir subi une visite médicale, les migrants vivent la traversée dans des dortoirs. Les sanitaires et les salles communes manquent. C’est la troisième classe !

Mais la Compagnie Générale Transatlantique est fortement concurrencée par les compagnies rivales anglaises pouvant transporter un nombre beaucoup plus important de passagers et particulièrement de migrants. C’est peut-être pour cela que verront le jour deux cargos mixtes le Saint-Laurent et le Hudson en 1905, spécialement conçus pour le transport des migrants. Carlo Battista Locatelli, prendra le Hudson.

Les migrants italiens, se rendant aux Etats-Unis, avaient pris l’habitude de passer par Le Havre, depuis la fin du XIXème siècle… Antoine Resche, dans sa thèse, cite le rapport du conseil d’administration à l’assemblée générale de 1885, témoignant de l’importance des migrants pour la Compagnie Générale Transatlantique :

« En même temps se perfectionnait, comme vous le savez, Messieurs, le transport sur le Havre des passagers de 3e classe venant de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Italie et de l’Autriche. Les voitures spéciales, que nous avons fait construire avec buffets, ont été divisés en deux trains, l’un partant chaque semaine de Bâle ou de Berne, avec les voyageurs de l’Allemagne, de la Suisse et bientôt de l’Autriche et du Tyrol, l’autre venant de Modane, après avoir concentré tous les voyageurs italiens. »

Donc, après avoir rejoint Modane, Carlo Battista et ses amis, rejoignaient Paris gare de Lyon. Un autre témoignage cité par Antoine Resche, un article du supplément illustré du Petit Journal du 29 mars 1896 intitulé « Les immigrants italiens à la gare Saint-Lazare ». On peut y lire :

« Tout le monde a vu vendredi les grands omnibus qui transportent de la gare de Lyon à celle de l’Ouest les émigrants italiens. Là se trouvent des familles entières, les vieux, les femmes, les hommes et aussi les enfants, ouvrant des yeux curieux et amusés de tant de choses nouvelles. Sur leurs genoux, entre leurs jambes, est leur mince bagage. Mélancoliques, se souvenant de la patrie quittée peut-être pour toujours, ils vont en Amérique avec l’espoir sinon de la fortune, du moins du pain quotidien. La semaine dernière, le nombre des émigrants d’au-delà des monts s’est presque doublé ; il y en avait huit cents environ, parmi lesquels des jeunes gens en forte proportion. C’étaient de ceux qui n’ont point voulu partir pour l’Afrique. – Si au moins, disaient-ils, on s’y battait, mais on y égorge les nôtres sans qu’ils puissent se défendre.
[…] Après une dernière soirée passée dans Paris aux abords de la gare, ils sont montés en chemin de fer ; au point du jour, on les embarquait après les avoir désinfectés, selon l’usage, eux et leurs bagages, après avoir, séance tenante, vacciné tous ceux qui ne l’étaient point. »

[Collection Jules Beau. Photographie sportive] : T. 30. Année 1905 / Jules Beau : F. 2. Omnibus automobiles, Paris;

De la gare de l’Ouest (gare Saint-Lazare), le train rejoint Le Havre, et nos migrants italiens se dirigent vers le cargo Hudson en direction de New York.

Le voyage va commencer. Du 30 mars au 14 avril, dans des conditions certainement difficiles. Aucun descriptif sur ces bateaux de migrants… Mais, ils ne devaient pas être mieux que les entreponts réservés aux 3ème classes des autres navires. On trouve quelques descriptions des entreponts :

Edward Steiner, extrait de On the trail of the Emigrant, 1906 : « Toujours situé au-dessus des vibrations des machines, il [l’émigrant] est bercé par le vacarme saccadé de la ferraille en mouvement et le grincement des amarres. On y accède par un escalier étroit, aux marches visqueuses et glissantes. Une masse humaine, des couchettes nauséabondes, des toilettes rebutantes : tel est l’entrepont. C’est aussi un assemblage suspect d’odeurs hétéroclites : pelures d’orange, tabac, ail et désinfectant. […] Une nourriture médiocre, apportée dans d’énormes bidons, est servie dans des gamelles fournies par la compagnie. Au moment de la distribution, c’est à qui jouera des coudes. »

Et ailleurs : « Les salles à manger étaient rares et s’il y en avait, elles étaient souvent partagées avec les couchettes qui étaient installées le long des murs. Les toilettes étaient insuffisantes. De plus, il n’y avait que de l’eau salée disponible. La ventilation était insuffisante et l’air devenait vite malsain. L’atmosphère de l’entrepont était insupportable pour tout le monde à cause de différentes odeurs qu’il y avait aux alentours: odeurs de nourriture, corps pas très propre, passagers malades à cause du mal de mer,.. Durant la plupart du voyage, de nombreux immigrants étaient couchés dans leurs couchettes superposées dans un état de stupeur causé par l’air vicié. La nourriture les repoussait souvent……

Deux semaines dures et ignobles les attendaient…

Grâce au site https://www.libertyellisfoundation.org/passenger-details/czoxMjoiMTAxOTM3MDIwMjI5Ijs=/czo4OiJtYW5pZmVzdCI7

Nous savons comment les passagers se composent de :

  • 150 Italiens
  • 326 Grecs
  • 90 Autrichiens
  • 8 Français
  • 1 Espagnol
  • 27 Hongrois
  • 6 Turcs
  • 20 Macédoniens
  • 3 Serbes
  • 43 Monténégrins
  • 2 Roumains
  • 59 ? marqués « détention »

Je vais essayer de lister les italiens venant de Brembilla, Berbenno, Bedulita, sans être sûre de ne pas faire d’erreurs, n’ayant que les prénoms et l’âge…

  • Musitelli Antonio, 33ans, (né 21-08-1874), Brembilla, fermier, va à San Francisco chez son frère Giacomo.
  • Locatelli Battista, mon Grand-Père, 31ans, (né 05-07-1875), Brembilla, fermier, va à San Francisco chez son cousin Giacomo Musitelli.
  • Personeni Guiseppe, 27ans, Bedulita, maçon, va à Boston chez son ami Giovanni Palazzini.
  • Rota Giovanni, 21ans, Roncola, laboureur, va à Boston chez son frère Guiseppe Rota.
  • Rota Carlo, 44ans, Roncola, laboureur, va à Boston chez son cousin Guiseppe Rota.
  • Gamba Domenico, 29ans, (17-08-1877), Brembilla, fermier, va à San Francisco chez son frère Daniele. Il est déjà venu en Californie en 1902 et 1906.
  • Salvi Antonio, 36ans, (18-05-1871), Berbenno, laboureur, va à Guilfort (Connecticut) chez un ami Pietro Locatelli.
  • Carminati Giovanni Battista, 24 ans, Blello, fermier, va à Waterburg (Connecticut) chez son beau-frère PIetro Vanotti.
  • Locatelli Tobia, 17ans, Mazzoleni, laboureur, va à Memphis, va chez son oncle Carlo Castello.
  • Pellegrini Stefano, 29ans, Bedulita, laboureur, va à Fanton, chez son frère Isidoro Pellegrini. Il est déjà venu à Fanton en 1906.
  • Musitelli Giacomo, 37ans, Brembilla, fermier, va à San Francisco, chez son cousin Giacomo Musitelli.
  • Previtali Isodoro, 17ans, Berbenno, fermier, va à Fanton, chez son cousin Gerolamo Previtali.
  • Offredi Carlo, 22ans, Berbenno, maçon, va à Fanton, chez son cousin Gerolamo Previtali.
  • Musitelli Pietro, 35ans, (22-07-1872), Brembilla, fermier, va à San Francisco chez son frère Giacomo Musitelli.
  • Locatelli Gérémia, 16ans, (16-10-1890), Brembilla, fermier, va à San Francisco chez son frère Guiseppe Locatelli. Il restera et mourra à Santa Cruz en 1979.
  • Musitelli Carlo, 31ans, Brembilla, fermier, va à San Francisco chez son cousin Giacomo Musitelli.
  • Locatelli Guiseppe, 31ans, Berbenno, laboureur, va à Guiford chez ses cousins Pietro et Francesco Locatelli.
  • Carminati Martino, 27ans, Brembilla, fermier, va à San Francisco, chez un ami Giacomo Musitelli.
  • Boffetti Angelo, 33ans, Bedulita, laboureur, va à Boston chez son frère Carlo Boffetti.
  • Locatelli Vincenzo, 22ans, Berbenno, maçon, va à Fanton, chez un ami Previtali Gerolamo.

Les autres Italiens venaient d’autres régions… Donc 20 Bergamasques allaient retrouver un frère, un cousin, un ami, dans l’espoir d’une meilleure vie. Beaucoup sont fermiers (même signification que bûcherons ??) ou laboureurs, et trois sont maçons. La plupart reviendront en Italie, au moins un restera en Californie et y fera sa vie.

Carlo Battista Locatelli reviendra au début de l’année 1912, après avoir passé 5 ans dans les forêts californiennes.

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